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    January 24

    Les cerfs-volants

     

    « Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent…et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où ou ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. »

     

                                                                                                                Nicolas Bouvier

    January 08

    Bien avant

     

    Ce soir où on est ici, magique. Ce soir où rien n’est prévu, pas d’obligation, pas de pression, pas d’envie particulière. Cette soirée avec toi, peut-être, cette soirée à regarder des pages, un écran, des touches blanches et noires. Une fin de journée, et rien n’est annoncé. Ce soir, j’écoute chanter des voix d’anges, Bien avant, Benjamin Biolay. J’ai des querelles à l’intérieur, qui font fuir mes moineaux. J’ai de drôles de pensées, des illusions que la musique fait ressurgir, des fables passées. Un soir comme celui-ci, si je devais dire, quoi de plus, que demander. Je crois bien qu’il n’y aurait rien. Pas parce que tout est parfait, absolument pas. Simplement parce que je n’ai pas de souhait. Rien d’autre que ce qui est là, devant moi, en ce moment. Rien d’autre que ce que peut me promettre cette nuit, demain. Rien de plus que ce clavier, ce lit, ces notes, et les pensées. Aucune perturbation, par des désirs, des plaisirs, l’intenable envie de posséder. L’insatisfaction n’existe pas. Elle était ici, elle va revenir. Mais là, juste là, dans cette seconde qui fait clapoter les lettres, disparue. Envolée, l’insatisfaction. Elle n’existe plus. Cette soirée, ce soir, il n’y a que moi, ici, vivant, qui est. Je suis. C’est tout. Sans plus. Simplement...je suis.

    January 01

    Roxanne

     

    Il paraît désormais indispensable de m’intéresser à l’autre. Il semble que j’ai pris déjà beaucoup de temps, consacré beaucoup de moyens, à ignorer le monde extérieur (après l’avoir d’ailleurs trop investi), à me concentrer dans moi, pour moi, à fuir comme la peste le piège classique qui consiste à éviter ses faiblesses, ses angoisses, ses hontes, en ne posant les yeux que sur les autres, en n’investissant que la réalité, en n’allant que vers l’extérieur. Oui, il faut se centrer sur soi, oui, il est indispensable, de détruire les mythes, de persister à penser –et c’est pour moi une valeur indiscutable– que c’est dans son monde interne, dans son propre intérieur, que se joue la compréhension. C’est une folie que d’aller trouver son identité dans l’autre, uniquement l’autre. C’est insensé de penser qu’il n’y a pas en soi des constructions fragiles, que certains fondements sont illusoires, que rien n’est à détruire, à corriger. S’améliorer, c’est évidemment, c’est obligatoirement chercher là ou on préférerait ne pas aller, c’est forcément, de terribles efforts, des crises profondes. Le doute méthodique est indiscutable. Le doute est un allié indispensable. Je pense que oui, je crois que ceci, je veux aller là, j’espère que cela. Très bien, d’accord. Mais pourquoi. Pourquoi cette orientation. Pourquoi cette fille. Pourquoi cet ami. Qu’est-ce qui régit réellement mes choix. De quoi ai-je absolument envie. En quels faits puis-je avoir confiance. Les nobles causes, les combats superbes. La justice. L’égalité. La solidarité. Le bonheur même. En lisant de tels mots, on sent immédiatement le ridicule, l’espèce d’infantilité qui se cache sous ces valeurs incernables, ces concepts aux grands sabots, ces coquilles vides. L’utopie n’est pas spécialement dans l’irréalisation des idéaux. Elle est plutôt dans l’hypocrisie de ses partisans, qui s’attaquent à un but immatériel au nom sensuel plutôt qu’à la petite bête mesquine qui couine en eux. J’admire les hommes et les femmes de conviction, de foi, de croyance, qui se dévouent à leur cause, qui possèdent l’inébranlable désir, ces êtres presque trop volontaires qui s’émancipent des incrédulités, des mesquineries, et qui foncent, sans démordre, vers leur but suprême. Mais je reste prudent face aux masses volontaires, face à l’esprit collectif qui s’élance, s’enflamme pour des causes improbables et dérisoires. Je rêve de voir ces esprits pousser au paroxysme leur envie de révolte, pour les voir un jour, banderoles à la main, slogans dans la voix, poings levés, manifester contre la mort. Illustrer l’inutilité des combats.

    Mais il est temps je crois, il est l’heure maintenant, de changer un peu de cap, de recevoir à nouveau, le monde en entier. Ne plus faire glisser sur ma peau, toutes les souffrances, les incohérences. J’ai bien regardé, depuis des années, ce qui est en moi. Je l’ai peut-être même trop fait, au point de ne plus réagir, d’avoir une certaine apathie face à la cruauté. Et de l’impatience, voir du mépris, pour tout ce qui milite, combat, espère. C’est sans doute ça, aussi. Espérer. Suis-je encore capable, ai-je vraiment envie. Espérer. A quoi bon. Pour qui. Pourquoi…

    Alors oui, c’est important, il faut réussir à aller, à recevoir l’autre. Et persévérer. Persévérer. Mais jamais je n’oublierais, le besoin d’être en moi, jamais je ne laisserai, le doute méthodique, le doute cartésien, le doute sceptique même. Espérer. Persévérer. L’autre. Les injustices. Combattre. Mais jamais loin de soi. Espérer…