Matthieu's profileMatthieuPhotosBlogLists Tools Help

Blog


    August 24

    La chance de ta vie

     

    Sur les côtes de ces instants éteints, on a le cœur un peu vacant, les joues qui tremblent et les yeux qui luisent, à l’intérieur même c’est encore pire, on respire mal et les membres n’écoutent plus ce que le cerveau ordonne. On ressent. Plusieurs battements réguliers, des bruits sourds, on n’a que le loisir d’écouter s’enfuir et couler sous l’eau sombre ces maigres morceaux de moi. Il faudrait avoir un mode veille pour le moi. Faire durablement disparaître semble un effort un peu vain. Mais au moins, de temps en temps, avoir la possibilité de mettre de côté, de laisser tomber les je encombrants, les personnalités. Je ne va pas avec être. Descartes  a tué Bouddha. Une journée, non même pas, une minute, une seconde, à peine un instant plus fin qu’un papier, comme un souffle coupé, pouvoir ôter ce qui rattache l’existence à un corps précis, à des souvenirs spécifiques, à une demeure interne. L’espace d’un battement d’ailes, débarrasser la conscience d’un sujet, subjekt, et ne relier à cette conscience que l’étant du monde, l’étant du tout, étantité. Il faudrait pouvoir se fuir, se déguerpir, se désindividualiser. Une minute par mois, par année même, simplement recevoir un espace commun, impersonnel, inappropriable. Ne pas cesser d’être, au contraire. Etre sans je. Il faudrait pouvoir faire sortir, ou plutôt non, tout laisser, corps, sujet, et recevoir les étants alentours, les existants avoisinnants, tout ce qui ne s’encombre pas d’un poids égotique. Je pense donc je ne suis que moi. Et rien du reste. Pour un fardeau, s’en est un. Impossible d’apprécier, de connaître, puisque tout passe par ce prisme déformant, par cette lentille auto-grossissante. Je je je je je je blablabla…Heureusement, pour un peu s’oublier, se désintégrer, quitter cette individualité surchargée, il y a la montagne, Ségou, Avusy, et le rocher plat, en face de l’Océan, à Manly.

    August 08

    ...

     

    En rentrant, j’irais bien rendre visite, avec une jolie fleur, à la tombe de Bouvier. Sur les hauteurs, un peu loin de la ville. Dire bonjour à l’ami inconnu, au copain sans corps.

    J’aurais bien aimé, parmi mille autres choses, partager cette vue de montagne avec lui. Des plans vert bouteille, vert clair, vert de mélèze, vert de pâturage. Le bruit des cloches, des insectes infatigables, la rumeur du village, Schuman. Les jambes fourbues, le visage frais, deux-trois bisous. On aurait trempé nos pains dans une fondue onctueuse, –mais pas trop, penser à Roxane– en buvant ce blanc d’Yvorne (Vaud) qui plaît tant à ma mère. La nuit, des feux dans toute la vallée auraient brillés, tandis qu’il aurait fait fondre dans nos esprits son hiver à Tabriz. Il n’y a pas d’instants plus pénétrants que dans cette montagne, de calme aussi apaisant qu’avec ces ruisseaux glacés. Je pense qu’il aurait aimé.

    Mais même sans lui, ici est intense, tout paraît simple, on se sent au milieu du beau rempli d’humilité, et le mot bonheur semble vouloir s’accrocher à chaque chalet, dans chaque alpage, sur chaque caillou. Quelques heures à marcher, regarder les fleurs de montagnes. Violettes, jaunes, blanches. Ça ressemble à un conte pour enfants. Et c’est sans doute pour ça qu’on se sent si bien. L’odeur d’herbe grasse, de bouse séchée, de champignon frais et d’épines durcies parviennent au nez sans lourdeur, avec jusque ce qu’il faut pour vous faire plonger dans une torpeur sauvage qu’on voudrait bien apprendre à recréer. Mais rien de ce qui est ici ne semble vouloir être copié. Les semelles crépitent sur une caillasse qui vire au turquoise sous le soleil. Il y a quelques oiseaux, et un papillon qui paraît avoir fait le chemin depuis Rio. Couleurs ébouriffantes. Les promeneurs, à cause d’un code social bien obscur, se disent invariablement le même bonjour lorsqu’ils se croisent. La sensation d’appartenir à un complot machiavélique, un groupe d’illuminés, dont le code secret serait cette formule de politesse. Tenter la prochaine fois de lancer une autre formule. Le fromager juxtapose les fraises. Après la marche, on ressent cette fatigue prévisible, raisonnable, souriante. Comme une récompense, un peu de nous qu’on laisse sur les sentiers. Sur ce une petite faim, ça est frugal, salade, fromage de chèvre et jambon cru. Les rayons du soleil perdent en vigueur, pas en solennité. Toujours l’impression que Dieu tente un langage des signes particulier à des aveugles. Ou que des aveugles hurlent à un Dieu qui n’est que vision. Bref, on ne se comprend pas très bien. Mais on existe. Les moments perdent leur forme rigide, sèche, imposante. La minute à lire passe comme l’heure à cuisiner. Elle ne passe pas. Elle existe, c’est tout. Une odeur de beurre fondu, d’huile d’olive, de pâtes au pesto. La nuit venue, ce qui est beau, c’est d’installer des bougies de chaque côté de la baignoire. Et au milieu des feux d’artifice, regarder scintiller ses yeux.

    J’aurais bien aimé, avant de rentrer, parler un peu avec Bouvier. Lui dire ce que j’aime ici. Et surtout l’écouter. Il n’y a rien de plus beau que le talent simple, le génie humble. Qui me fait pleurer. Qui me donne la force. Exister. Au col des Mosses.

     
    August 01

    Sur le fleuve

     

    Quand on part, quand on voyage, lorsqu’on s’essaye à la vie d’ailleurs, et même, quand on reste là, chez soi, assis à une terrasse d’un café du centre-ville, en fait, où que l’on soit, au fond du jardin familial rempli de roses et d’une énorme plante de cannabis, le lieu importe peu. Il y a une façon de voir le monde alentour, ou plutôt une idée qu’on se fait de la  vie qu’on mène…penser à ces descriptions qui paraissent hors du réel, qui semblent venir d’une page pleine de poésie à la Queneau…en y regardant bien, en y regardant de plus près, c’est bien les minutes écoulées sur cette terrasse du centre-ville ou mieux, dans un bus bondé qui fait des haltes sans rime ni raison tous les quarts d’heures par une chaleur qui est en elle-même une aberration, c’est bien dans l’instant familier, anodin ou palpitant que se déroule la magie du monde, l’irrationnelle soif du vivant, l’indicible bonheur des minutes déroulées. Il n’y a pas, ou plutôt il y a tellement peu de ces moments intenses, purs, de ces instants éthérés qui se gravent et s’affirment comme autant d’expériences inoubliables et profondes. Il  n’y a jamais, ou si rarement de magie centrale, d’harmonie personnifiée, d’inimitables vécus qui deviennent extraordinaires passés. La vie est tristement, invariablement quotidienne et présente. Il n’y a que des bus bondés et brûlants, que des terrasses simple où le coca est tiède, que des petits poèmes sur l’amour décrépit que l’on lit au bord d’une piscine en essayant de trouver des exemples de conflits résolus par la société civile. Il n’y a que tellement peu de soleils qui se couchent sur le Niger en révélant à un petit être l’existence de Dieu, il n’y a que tellement peu d’odeurs de blé qui fondent sur vous comme une pluie de miel et vous ramènent à la pureté. Les petits instants anodins, voilà ce qui fait le l’essentiel, le vers frais et joyeux. On rentre dans un marché qui a la furieuse tendance à vous brûler les intestins et à ternir votre humeur, et pourtant c’est à ce même marché rempli de bus verts que vous penserez  plus tard, chaque matin. Un jour vous avez le cœur fragile, les envies peu égayées, et le simple fait de sortir vous paraît épuisant, et pourtant c’est dans cette journée que vous fondrez vos heures heureuses, ces petits moments qu’on rappelle à soi comme pour se dire, Ah, j’ai tout de même bien vécu, rouler un peu ma bosse et su sortir de mes draps trop doux. Les jours passent, plutôt monotones et semblables, on sent l’habitus coller ses tentacules sur nos envies, et c’est là que revient la mangue si juteuse à l’arrière-goût poivré de Ouaga, c’est là qu’apparait le sourire de O. qui rapporte une purée d’avocats au citron. Les instants sont capricieux et exigeants, ils ne se laissent pas presser si vite, si facilement. Chaque minute, à sa façon, exige sa dote, son pesant d’or, pour laisser couler un peu de son sens profond, un peu de sa poésie naturelle. Les minutes révélées et soudaines sont comme de rares et inespérables cadeaux qui permettent de puiser l’énergie nécessaire pour toujours vouloir presser le jus des tous ces jours simples. Les instants magiques sont distribués parcimonieusement, afin que l’on en fasse le meilleur usage possible, le seul d’ailleurs, c’est-à-dire reprendre les forces suffisantes pour suivre le cours du quotidien.

    Et de ces jours à presser.

    Il est tellement difficile de savoir s’attabler à une terrasse, de feuilleter un livre jaune sous les réverbères et de prétendre comprendre, de prétendre avoir trouvé, de tomber sous le sens, littéralement. Mais c’est la seule leçon que les jours nous enseignent inlassablement. Ne pas chercher ailleurs, ce qui est là, devant soi. Il y a tant de mangues juteuses à dévorer, de sourires sincères, de bus immobiles et de riz collants. Il faut prendre le temps de ne pas chercher, de ne pas espérer. Trop rares sont les messages clairs. Il faut prendre son mal, ou plutôt son bien en patience. Et aimer les pots de confiture, le sourire triste d’une vieillarde, avec en plus –et c’est encore mieux– la chance d’avoir avec soi, comme un miroir à la peau douce, l’amour au doigt.