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January 24 Les cerfs-volants« Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent…et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où ou ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » paraît bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive. »
Nicolas Bouvier January 17 http://www.lagedhomme.com/boutique/fiche_produit.cfm?ref=9782825137352&num=1&type=22&code_lg=lg_frJanuary 08 Bien avantCe soir où on est ici, magique. Ce soir où rien n’est prévu, pas d’obligation, pas de pression, pas d’envie particulière. Cette soirée avec toi, peut-être, cette soirée à regarder des pages, un écran, des touches blanches et noires. Une fin de journée, et rien n’est annoncé. Ce soir, j’écoute chanter des voix d’anges, Bien avant, Benjamin Biolay. J’ai des querelles à l’intérieur, qui font fuir mes moineaux. J’ai de drôles de pensées, des illusions que la musique fait ressurgir, des fables passées. Un soir comme celui-ci, si je devais dire, quoi de plus, que demander. Je crois bien qu’il n’y aurait rien. Pas parce que tout est parfait, absolument pas. Simplement parce que je n’ai pas de souhait. Rien d’autre que ce qui est là, devant moi, en ce moment. Rien d’autre que ce que peut me promettre cette nuit, demain. Rien de plus que ce clavier, ce lit, ces notes, et les pensées. Aucune perturbation, par des désirs, des plaisirs, l’intenable envie de posséder. L’insatisfaction n’existe pas. Elle était ici, elle va revenir. Mais là, juste là, dans cette seconde qui fait clapoter les lettres, disparue. Envolée, l’insatisfaction. Elle n’existe plus. Cette soirée, ce soir, il n’y a que moi, ici, vivant, qui est. Je suis. C’est tout. Sans plus. Simplement...je suis. January 01 RoxanneIl paraît désormais indispensable de m’intéresser à l’autre. Il semble que j’ai pris déjà beaucoup de temps, consacré beaucoup de moyens, à ignorer le monde extérieur (après l’avoir d’ailleurs trop investi), à me concentrer dans moi, pour moi, à fuir comme la peste le piège classique qui consiste à éviter ses faiblesses, ses angoisses, ses hontes, en ne posant les yeux que sur les autres, en n’investissant que la réalité, en n’allant que vers l’extérieur. Oui, il faut se centrer sur soi, oui, il est indispensable, de détruire les mythes, de persister à penser –et c’est pour moi une valeur indiscutable– que c’est dans son monde interne, dans son propre intérieur, que se joue la compréhension. C’est une folie que d’aller trouver son identité dans l’autre, uniquement l’autre. C’est insensé de penser qu’il n’y a pas en soi des constructions fragiles, que certains fondements sont illusoires, que rien n’est à détruire, à corriger. S’améliorer, c’est évidemment, c’est obligatoirement chercher là ou on préférerait ne pas aller, c’est forcément, de terribles efforts, des crises profondes. Le doute méthodique est indiscutable. Le doute est un allié indispensable. Je pense que oui, je crois que ceci, je veux aller là, j’espère que cela. Très bien, d’accord. Mais pourquoi. Pourquoi cette orientation. Pourquoi cette fille. Pourquoi cet ami. Qu’est-ce qui régit réellement mes choix. De quoi ai-je absolument envie. En quels faits puis-je avoir confiance. Les nobles causes, les combats superbes. La justice. L’égalité. La solidarité. Le bonheur même. En lisant de tels mots, on sent immédiatement le ridicule, l’espèce d’infantilité qui se cache sous ces valeurs incernables, ces concepts aux grands sabots, ces coquilles vides. L’utopie n’est pas spécialement dans l’irréalisation des idéaux. Elle est plutôt dans l’hypocrisie de ses partisans, qui s’attaquent à un but immatériel au nom sensuel plutôt qu’à la petite bête mesquine qui couine en eux. J’admire les hommes et les femmes de conviction, de foi, de croyance, qui se dévouent à leur cause, qui possèdent l’inébranlable désir, ces êtres presque trop volontaires qui s’émancipent des incrédulités, des mesquineries, et qui foncent, sans démordre, vers leur but suprême. Mais je reste prudent face aux masses volontaires, face à l’esprit collectif qui s’élance, s’enflamme pour des causes improbables et dérisoires. Je rêve de voir ces esprits pousser au paroxysme leur envie de révolte, pour les voir un jour, banderoles à la main, slogans dans la voix, poings levés, manifester contre la mort. Illustrer l’inutilité des combats. Mais il est temps je crois, il est l’heure maintenant, de changer un peu de cap, de recevoir à nouveau, le monde en entier. Ne plus faire glisser sur ma peau, toutes les souffrances, les incohérences. J’ai bien regardé, depuis des années, ce qui est en moi. Je l’ai peut-être même trop fait, au point de ne plus réagir, d’avoir une certaine apathie face à la cruauté. Et de l’impatience, voir du mépris, pour tout ce qui milite, combat, espère. C’est sans doute ça, aussi. Espérer. Suis-je encore capable, ai-je vraiment envie. Espérer. A quoi bon. Pour qui. Pourquoi… Alors oui, c’est important, il faut réussir à aller, à recevoir l’autre. Et persévérer. Persévérer. Mais jamais je n’oublierais, le besoin d’être en moi, jamais je ne laisserai, le doute méthodique, le doute cartésien, le doute sceptique même. Espérer. Persévérer. L’autre. Les injustices. Combattre. Mais jamais loin de soi. Espérer… December 20 Les étoiles filantesQuitter la maison familiale. En face, lumière allumée dans la chambre des grands-parents. Pâle lueur bleutée. Le givre recouvre tout, les graviers crissent à peine. On crache de la buée à pleines bouffées, les lèvres tremblent. Sur le toit de la maison, ces tuiles oranges, les vestiges d’un nid d’hirondelle. Une odeur de terre froide stagne sur nos têtes. Encore quelques pas et nous serons, dans la voiture, vers chez moi, boire de l’alcool, puis chez d’autres gens, et en soirée, et loin de là. Eviter de croire que rien n’a de sens. Ne pas penser à la douleur de voir ces lieux disparaître, l’un après l’autre, inexorablement, avec leurs habitants, les fondements de nos vies. Bloquer les émotions, ces sentiments sans fond, ne pas se perdre dans l’abîme des envies de mort. Tout va s’éteindre. Ne pas y penser. Pas maintenant, pas encore. Lorsqu’il y aura un stimulant, une euphorie provoquée, alors peut-être, affronter un peu, un peu de loin, cette souffrance interminable, inchangée. Nuit de décembre, partir d’ici, de ce qui fut chez moi, s’engouffrer dans la ville sombre. Provoquer les malins génies, disposer encore une fois son corps sur l’envie. Et la peur infinie. Ne pas regarder ce qui est parti, ce qui a fui, ces histoires que l’on imaginait écrire pour toujours. Un petit studio rempli de désir, de gourmandise, de parfum. Les amandes de jeunesse. Pour toujours disparaissent. Au milieu de la nuit... December 06 Les gens qui doutent
Tout recommence ici, tout est tellement beau, tout est tellement triste…j’aime bien quand il y a, au coin de mon lit, cette fille en sous-vêtements qui mange du massepain…j’aime bien quand des cheveux se perdent, se cachent dans les creux de l’oreiller…une minute à moi, pour apprécier, que ses yeux soient bleus, que son odeur soit enivrante…une minute à ça, retrouver les émotions, se dire que la douceur est revenue, qu’une exception n’est pas seule…tout recommence aussi, les attentes, le portable qu’on consulte toutes les demi-heure, une étoile qu’on lui offrirait bien…dans la chaleur des peaux réunies, dans la pénombre, on se demande ce qui existe d’autre…et puis c’est triste aussi, les jours qui se ressemblent, les adieux qui ne font plus mal, les sentiments en vacance…lorsque cela arrivera, que faudra-t-il faire…écouter la chanson, être de ceux qui avec leurs chaînes, pour pas que ça gène, font un bruit de grelot…avoir la chance de croire encore…en promenant ses automnes au printemps…pour que tout recommence, les douleurs, les cris étouffés, toute l’incompréhension…c’est beau, au coin de mon lit, c’est triste aussi…pour que tout disparaisse, et sans le moindre reste, que tout recommence…neiges éternelles, mes hivers au printemps. December 02 OthersideRed Hot Chili Peppers…rumeurs d’Australie, de Backpackers, de barbecues…les nuits de liberté, de désirs féminins, de bières en litres…amis récents, mon cousin, jeunes anglaises sans beauté…j’ai tout qui revient, avec un album, By the way, j’ai tout en tête, l’océan, le rocher de Manly…cours d’anglais, avec les brésiliens, avec les japonais, les coréens…un soir on s’endort sur un banc en attendant le bus qui nous emmènera plus loin, plus au nord, vers Cairns, et la fin…des livres sans lien, Bouvier et S.A.S., Diderot et Kadaré…le jeudi soir, au Fridays Club, des verres à 4 dollars, filles insensées, insatiables, au milieu de nous, jeunes suisses un peu coincés, heureux d’avoir changé d’air…un matin, très tôt, on quitte une ville bien rongée, on laisse l’os, et découverte suivante…pendant 3 jours, sur un bateau, croiser des baleines, des plages désertes, les seins énormes d’une allemande…on achète le vin en briques de 4 litres, mal de tête dès le deuxième verre…la peau ne bronze plus, le sel et le soleil blondissent les cheveux…en fin de semaine, on appelle la famille, on s’informe, le cœur un peu serré, tous ces détails qui deviennent des montagnes, tout cet amour des nôtres qui se révèle…l’avenir est un peu incertain, le retour au pays paraît si loin…on fait une listes des moments mythiques, qu’on cristallise, qu’on enfuit pour toujours dans un coin du cœur…la veste en cuir d’un allemand qui se sert d’un dictaphone pour raconter ses moindres gestes à l’amour resté au pays…des pâtes au thon, une sauce barbecue…le Steyne Pub, Jack, Fernando et Chanelle… toute une vie construite en un an, qui nous apprend tellement…tous ces rires, ces moments de solitude, de recherches, de confrontations…on part un matin de janvier, il fait moins 6 degrés, en on arrive deux jours plus tard, il fait 44…le temps s’allonge, se dilate, tout est neuf, tout est imposant, plus rien n’est à soi…et on se sent bien, parce qu’enfin seuls, parce qu’enfin grand…on sait qu’il reste la vie entière à découvrir…et tous ces souvenirs. November 18 J'ai 35 ansJ’ai 35 ans, Florent Marchet…on a le droit, cette fois au moins, de s’entendre dire, oui j’aime bien ce refrain, cette chanson qui se termine, les instants qui s’éteignent. Ailleurs il doit faire chaud, humide, pluvieux. Ailleurs il doit tout y avoir, sauf ce qui est ici. C’est la bise, l’anniversaire de Marie, la gueule de bois de Thibaud, le pot-au-feu de Matthieu. Samedi s’en va, le vent l’emporte, et désormais il est à craindre de voir arriver dimanche. Qui est content du dimanche ? Eh bien moi j’aime bien, ce jour ressemble à l’automne, décidemment splendide saison, c’est triste, c’est un peu trop calme. Il faut savoir doser les activités, sportives, littéraires, séductrices. Doucement, parce que lundi arrive vite. Doucement, parce que pour certain c’est le jour de Dieu, il y a du bon à penser à cette journée quand elle est belle, ensoleillée. Oui les jours de pluies sont épuisants, mais lorsqu’il y a ce temps, et ces moments, apprécier, c’est tendre aussi. Je me demande ce que font certains amis, certaines filles. Je me demande qui est en train de se plaire à être ce qu’il est, qui pense au fond de lui qu’en ce moment, eh bien oui, c’est un instant à retenir, à aimer. Qui se réjouit de quitter ce maintenant qui ennuie, pour voir arriver plus loin, des maintenants meilleurs. J’écoute en boucle cette chanson, J’ai 35 ans, en me demandant. Y a-t-il vraiment besoin de rechercher autant, les ontologies, les spiritualités, est-ce vraiment nécessaire d’aller au fond des pensées, des fondements ? Derrière la fenêtre il y a la nuit qui arrive…et cette nuit, elle n’a pas besoin de moi. Cet endroit non plus n’a pas besoin de moi. De quoi ai-je besoin ? De rien, de peu, de beaucoup, d’illusions, de réalités ? Des autres, assurément, des autres. Mais au-delà ? C’est une étrange journée, qui s’articule en deux temps. D’abord les envies de rentrer dans la vie, dans le réel, aller vers l’extérieur. Et puis le besoin de s’enfermer, au chaud, au fond de moi, aller à l’intérieur. Deux espaces distincts, qui me permettent ce soir d’être bien, en pensant, en étant plus ou moins sur que l’avenir a son utilité, celle d’avoir le temps de chercher. Avec en fond, en compagnon, Florent Marchet, J’ai 35 ans. November 11 Dis-moiUn jour comme un autre, ça peut être un 8 septembre, un 22 mars, un 11 novembre, on n’a rien de très neuf à faire, c’est quotidien, le tramway, trottoirs, ville et obligations. Juste avant de rentrer, détour pour acheter un cd, Cali, l’amour parfait. Une chanson entendue la première fois par hasard, dans un grand magasin, on se dit ah, pas mal, potentiel d’émotion. On oublie, et puis quelques semaines après, deuxième hasard, l’oreille s’accroche, on se décide, oui, j’irai acheter, moins de 20 francs, ça les vaut bien. On aime la fourre, le visage du chanteur, le rose des lettres. Chanson après chanson, le sentiment se confirme, c’est exactement à notre goût, les thèmes de rupture déclinés à l’infini, le piano, les violons, la voix rauque, faussement aigue. Il y a de la puissance, du sens profond, une tourmente intense. Un jour comme un autre, on achète un cd, sans savoir que pendant des jours, puis des mois, puis des années, les mélodies suivront notre vie, s’accointeront à nos désirs, délires, désespoirs. Que désormais, en compagnon, il y aura souvent, à un moment, les notes de Tout va bien, d’Elle m’a dit, et surtout, pour toujours, Tes désirs font désordre. Ça paraît être un acte banal, cet achat, un rien de plus, des chansons comme d’autres. Mais en fait, c’est le départ de tout un univers, d’une nouvelle dimension. Plus jamais on ne sera comme avant, vierge de ces guitares, vierge de ces sons. Cali a rempli, Cali a donné, un nouveau support, une nouvelle intensité. Et une partie de notre vie, désormais, possède un peu de son identité. Pour une éternité…Tes désirs font désordre. October 28 Bibo No AozoroParanthèse
Dernier morceau du film Babel –film au demeurant joli, sans plus. Mais ces notes, ce qu’il y a eu de plus sombre pour mon mois d’octobre. Un week-end éteint. Une nuit qui est déjà demain. J’écoute les sons d’un calme insupportable, la cruelle simplicité, la froideur des réponses. J’étais bien, jusqu’à ces notes. Mais maintenant. Tout ce qui s’est brisé, tout ce qui est cassé. Mémoire miniature, concentrée sur le doute, la méfiance, l’envie d’abandon. Miroir fatalement lucide, ou monstre convexe, déformant ? Que dire du morceau…tant pis, en laissant aller, juste envie de lâcher, de ne plus espérer, ne rien attendre, trou noir et béant, gouffre sans lumière, l’inutilité. La puissance destructrice, c’est à n’y rien comprendre, tout ce que peut contenir une suite d’accords…une polyphonie perpétuelle ici, c’est ça, un jour dans le bus 5, aller quelque part…et puis devant un café, revenir de soirée…dans l’entre-deux, il n’y a que ces sons, il n’y a que le monde, qui laisse sa place à l’après. J’aurais bien aimé dormir avec le sourire…mais cette nuit, ce sont les odeurs de curry, la cuisson du riz, et la folie…do, mi, si, mi, la…la, do, sol, do, fa… October 20 She Moves She
Ce 26 février 2006. Dernière soirée au BDM, Bout Du Monde, Nomad. Il faisait froid dehors, très froid, bise glaciale, nous attendions. Boire vite, boire avec les mains congelées, le liquide brûlait la gorge, on était simplement pressé d’en découdre, de transporter une dernière fois nos corps ivres dans le temple des noctambules avisés. C’était avec –déjà– de l’émotion pour moi, pressentiment sempiternel qu’il ne restera rien, ma petite amie au bar, moi, oh moi, inutile bien sûr, mais là-bas loin, sous la lune en été, cette sensation d’une fin noire, incompréhension, j’aviserais demain sans doute, quelle tristesse intense, et en attendant, pincement au cœur, déchirure presque. Rentrée, sans faire la queue, « vip » de circonstance, une foule hétéroclite, hétérogène, sans gène moi et mon ami, sans doute les muscles atrophiés, nous avons pénétré comme de coutume, en douceur d’abord, puis avec insistance, rentrer une bonne fois pour toute dans la chaleur mouillée. J’ai vite consommé, puis accoudé au bar, à me faire offrir, relation oblige, des verres, bières, vodka, whisky, mauresque, bières, champagne. La fumée oui, mais légère, bonne aération, et les portes-fenêtres largement ouvertes, malgré l’hiver, j’avais le temps de me voir tourner, de voir au loin, tellement loin déjà, toutes ces soirées passées, depuis des années. Très bien oui je sais il ne restera rien ! Mais peut-on s’y faire. J’ai le temps de regarder en arrière, ma petite amie, plus qu’occupée, mon ami, dans des bras, il faut le dire, laids ce soir. Donc oui, derrière, j’ai fait, beaucoup de fois la même chose, boire, boire, et boire encore, puis rentrer, quelques pas de danse alcoolisés, encore boire, fumer, parler fort, parler mal, on se pousse, petite bagarre, on se calme, boire. C’est quand même idiot, de regretter ça, tout ce rien de nuit, ces gueules de bois du dimanche, la folie falsifiée. Ça ne doit pas être ça. Autre chose. Plus profond, plus intense. Le regret de la disparition. En général. L’inacceptation de l’oubli. Possible, mais c’est trop impersonnel, trop lointain. Chercher mieux. Je suis seul, sur cette piste de danse grise, seul donc, mais j’oublie que je suis seul, puisque je suis loin de moi. Je regrette peut-être ces moments d’oubli. Ainsi je n’aime pas l’oubli de ces moments d’oubli. Difficile à suivre. Et puis il y a sans doute eu d’autres choses, des vides, des carcasses de soirée inutiles et oh combien oubliables. Je crois voir le fond, c’est l’enfant, petit enfant j’entends, qui ne veux pas mourir. Qui ne veux jamais mourir, rester pour toujours dans cette espèce de béatitude baveuse, l’innocente ignorance, la folie du bonheur. Grandir c’est mourir, évidemment, et accepter d’oublier, laisser passer, laisser aller, laisser fuir, c’est se rendre à l’évidence. Pas l’évidence de mort, mais l’évidence de vie : l’enfant n’est plus, vient autre chose. Vient une nouvelle vie, vient la conscience. Sans qui rien ne serait devenu mélancolie douloureuse ou nostalgie insurmontable. Cette conscience, qui permet tout, qui amène, de loin, la déchéance, de près, la cohérence. Cette conscience tellement désirée, on ne peut pas en même temps la vouloir, la réclamer à n’importe quel prix, puis s’en servir systématiquement, unique guide, capitaine du bateau âme, et en même temps se morfondre immanquablement à chaque fois qu’elle réclame son tribut, à savoir la notion de changement, d’impermanence, de modification. Il ne peut y avoir de conscience sans maturation de la perception. On ne peut pas prétendre vouloir comprendre, puis, dès qu’on saisit mieux, regretter d’avoir cherché. C’est être un homme qui trouve l’avion pour réaliser son rêve, voler, mais qui regrette désespérément le temps où il ne connaissait pas le vertige. Je me demande si c’est en buvant au bar, pendant toute cette dernière soirée, que j’ai pu penser tout ça, qui n’est pas grand-chose. Je vois au loin mon ami qui s’en va, décidemment, oui, celle de ce soir est moche. Je vois ma petite amie servir les derniers verres. Nous saluons les videurs, du Togo, de Tunisie, pour la dernière fois. Malgré la réflexion, le pincement au cœur n’est pas parti, triste, et demain sera pire. Ça explique le présent des verbes. Un taxi, je discute vaguement avec le chauffeur, ma petite amie, exténuée, heureuse d’en finir avec ce job de nuit. Nous allons dormir après du sexe simple, trop tard, trop soul, langueur dans le va-et-vient. Agréable pour bien finir, bien dormir, bisous, et à demain. Demain…combien de demain vont me faire regretter aujourd’hui ? Combien… September 24 Tristeza Maleza
Dimanche soir. D’abord et comme à chaque fois, elle angoisse un peu. Demain c’est le jour de recommencer, à attendre, à compter, l’argent, les heures. Le son strident du réveil lui fera l’effet d’une lame, en plus d’une tristesse lourde, même pas noble. C’est qu’elle semble toujours interminable cette semaine qui débute, cette nuit matinale, humide, glaciale. Jour un, deux, trois, etc. Et allons, encore, revoilà. La machine demain est en marche. Il faudra du courage stupide, de l’abnégation lâche, un instinct bestial pour oser quitter les draps douillets, le confort presque fœtal du lit. Mais la seule chose à faire, l’unique solution, ne pas penser, le cerveau, off la semaine, on le week-end. Alors elle commence, tout éteindre, absolument tout oublier des envies, des passions. Car sinon…Mais ce soir encore, il reste du temps. D’abord écouter, de la musique calme, prudente, et se mettre au travail. Travail culinaire, éplucher, couper, hacher, faire revenir, griller, cuire. C’est apaisant. C’est simple. Ce sont les derniers instants. Crainte de la fin d’aujourd’hui. Mais pour l’instant. Pour l’instant qui compte, qui coule. Encore du temps. Après le repas, un verre de vin rouge, devant la télé, devant un livre, devant des yeux masculins, elle peut lâcher un peu, mmmmh pourquoi pas faire l’amour ou juste blottie, désirs sexuels ou sentimentaux. Plutôt chanceuse de ne pas être seule. Plutôt malheureuse de ne pas avoir un petit corps à coucher, à faire dormir tôt. Mais tant pis. C’est quand même bien, ce bon repas, lui, les dernières heures du dimanche soir, du week-end, de la semaine, du mois, de l’année, de la vie. September 17 Les retrouvaillesRêver d’aventures. S’ouvrir et oublier. Mais pourtant la crainte, la douleur. C’est un mot qui revient et s’acharne. Douleur. C’est quelque chose qui s’entête, persiste, s’incruste. Douleur. Il n’y a aucune consistance dans cet état. On ne se sent pas malade. On n’a pas l’impression d’une crise aigue, localisée, cinglante. C’est une atmosphère, un environnement. Où que l’on soit, quoi que l’on fasse, il y autour de nous ce drap invisible. Douleur. Comme un brouillard, un nuage de pluie au-dessus de la tête. C’est constant, méthodique, régulier. On a mal, on a mal, on a mal. La douleur ce n’est pas un sentiment passager, comme l’euphorie, l’ivresse, la passion. Ça n’a pas ce côté superbe, majestueux. C’est un immense abîme, dans laquelle, pour diverses raisons, on vient s’installer. Comme une bulle maussade, noirâtre, poussiéreuse. On prend place à l’intérieur, et puis, peu à peu, on se déplace avec, on la prend partout, au travail, chez des amis, dans les soirées. Bonjour, oui, je vais bien, merci. Mais toujours à l’intérieur, cocon de douleur. On finit par trouver ça normal, presque supportable. On se dit que c’est comme ça, la vie, pour tout le monde, chacun à sa bulle, bulle douloureuse. Qu’au fond il y a un début, plus ou moins précoce, et puis voilà. Que plus rien ne sera jamais vierge, serein. Qu’on pourra vivre, se déplacer, regarder, mais toujours au travers de cette enveloppe. Douleur éternelle.
Et puis, un jour, on se réveille, et on se demande si il n’y aurait pas moyen d’abîmer un peu la bulle, d’y faire des petits trous, juste pour regarder. On se dit qu’il n’y a rien de bon à rester dans la même vision, dans le même espace, pendant aussi longtemps. Alors on commence, petit à petit, à creuser un peu, une fente par-ci, un passage par-là. On se tourne, se retourne, on utilise la force, la douceur, la feinte, le mépris. L’amour. On essaye de regarder plus loin, plus patiemment. De nouvelles choses apparaissent, des gens qu’on ne voyait jamais avant, des sentiments inhabituels, des pensées plus calmes. Et peu à peu, un monde s’ouvre, prend forme, se construit. La bulle devient plus mince, plus fragile. On se dit qu’il est tend de sortir, que la vie est là, juste devant, à nous attendre. Qu’elle nous invite à tenter le coup, sans trop de sérieux, avec le plus de force et d’envie possible, sans qu’on se fasse trop d’illusions. Alors on se lance.
Et à cet instant, quand on s’ouvre, quand la bulle se détruit, à cet instant précis…on a trouvé la paix. September 10 Lost HighwaySi ça peut permettre de s’évader. Si ça peut aider à trouver ce je ne sais quoi d’intense, de spécial, de particulier. Il y a bien des façons d’entrevoir le ciel, de découvrir un peu plus de bleu, de nuage, d’avoir contre la joue des rayons. C’est une somme, une addition, qui s’exprime par le multiple, aussi divers que les chants de baleines. La recherche du clair, de l’approprié, des sentiments passionnants, des couleurs puissantes. Le creux d’une oreille entend bien l’essentiel, il me semble, soit la formidable diversité. C’est de ça dont je parle, les autres, les vies. De ça dont je parle, les amours, les pluies. De ça qui nous tue, les autres, les vies. De ce qui nous mue, les amours, les pluies. Il faudrait du temps, beaucoup de temps pour tout regarder. Trop court pour ici. Donc choisir, et puis accepter le regret. Je parle de ça, de la vie qui tournoie, de la vie qui bouffe, avale, recrache, saigne, étrangle, dorlote, endort, recommence. De l’immense mouvement, l’extraordinaire circulation, de tout ce qui se déplace, change, évolue, de tout ce qui avance, recule, s’active, s’éteint. Le minéral même se fissure, se transforme, se modifie. Ainsi nous sommes, d’une clairière ensoleillée aux froides soirées de novembre, dans le même tourbillon, et nous disons, encore, plus, moins, de nouveau, assez. Cet espace est rempli, mobile, infinitésimal. Je parle de ça, de projets, de déceptions, je parle de ce qui restera, rien, de ce qui disparaîtra, tout, mais de ce qui ne meurt jamais, le changement. Je parle de ça. September 05 L'ancienne peau
Je rejoins la nuit… il ne me reste que ça, les choses tristes…surprenant…non, c’est seulement, un morceau de moi, c’est seulement la voix, d’angoisse, de peur…on se réveille, seul, on ouvre un œil, il n’y a rien…aucun son, aucune lèvre, pas de corps tiède, pas d’odeur…le neutre, peinture fraîche, blancheur, parquets neufs…c’est un moment intense, interminable, cet espace dédié à rien, soi et sans se sentir, où aller, que faire, pour sortir…on sort des draps, mais pourquoi, rien à attendre, rien à espérer, que devenir, sans avenir…une plongée, lente, épuisante, la lourde carcasse insatisfaite…d’accord il y aura sans doute, bientôt, ici ou là, une espérance, un cadeau…mais à quoi bon, c’est maintenant, maintenant que tout meurt…surtout bloquer les pensées, les émotions…parce que sinon, encore plus au fond, pire, s’engloutir…on se sent là, mais sans raison…on se sent sans, une âme vide, un corps instable…et rien ne retient, plus rien n’existe…plus rien à espérer, plus rien à craindre…simplement tenir, tenir, et croire qu’un jour à nouveau on croira… September 04 I was here
Un jour…ailleurs…la fuite. La fuite du temps, des lieux, du commun, les espaces, les univers, humains, naturels, culinaires, sexuels. Fuir, vouloir changer, d’air et d’état d’esprit, se sentir irréel, s’abattre avec frénésie sur de nouvelles nouveautés, surprendre l’imprévu et lui dire guide-moi, fais de mon monde un ordre renouvelé, sors-moi du connu. Il faut avoir le courage, que j’aime tant chez ces hommes de feu, ils ont la qualité suprême, il faut avoir en soi l’immensité du désir de liberté. C’est dans cette unique intensité que se propage, se construit et s’exhibe les vies entières, les vies pleines et boulimiques. Un besoin irrépréhensible de liberté. Libre de rester, avec une femme, dans une ville, à un travail, sur une opinion, être libre de quitter, une femme, une ville, un travail, une opinion. Ne rien posséder que soi, c’est-à-dire avoir assez de confiance en son propre jugement, en son monde interne, en sa capacité de discernement, de folie, d’altruisme et d’égoïsme, avoir un instinct féroce de vie, de réalité, bref, être une entité consciente de sa valeur –limitée, mortelle, mais bien réelle– et profiter entièrement de son potentiel. Pouvoir choisir, choisir sur tout, sans peur. Etre apte à juger, et réussir à évoluer, tout quitter, tout changer, tout transformer, ne pas rester, bête, stoïque, mouche à merde, vivre en sachant que l’on vit, vivre en sentant que vivre c’est partager, donner, prendre, recevoir, et se sentir. Se sentir. Liberté de vivre. Avec les autres, avec les rencontres, avec le monde extérieur. Avec. Mais aussi sans. Interactions perpétuelles, infinité du possible, de l’imaginable, dérision du monotone, la liberté totale, celle de n’avoir aucune attache insurmontable, celle de n’avoir aucune attache incassable. Une vie libre, un monde ouvert. Toujours être ou devenir, et ne jamais regretter d’avoir été. September 03 Première nuitJournal où fuient les jours, journal dégage une odeur de doute, journal mon journal, demande à mes heures, où sont mes nuits, à mes ivresses, où sont mes bruits, journal. Un habitant, un homme à peine, un être, pas intéressé, intéressant, ni militaire, militant. Un jour de gris, juré qu’on ne s’en ira pas, qu’il restera, jusqu’à la fin, une trace de toi. Je reviens à la charge, je reviens aux furies, à l’assistance, danger, danger. Je poursuis, frénétique, la quête, la journée avec, trouver une issue, un réceptacle décent. Trouver un issue, une fissure, de quoi poser l’œil sur du neuf, du rationnel, mais onirique, du rationnel, mais magique. Un monde à moi, mmmmh, un lieu, douleurs nuageuses, et s’armer de courage pour le chercher. Si l’on savait s’ouvrir, se désarmer, si je pouvais, ne pas courir, vouloir marcher. Il y a des idées incessantes, des traversées. Non, lalala, non, lalalala, je ne serais pas seul, je ne peux pas, non, sans toi, pour la traversée. Non, lalala, pas de pont en bois, pas de pont en pierre, pas de ça, je ne traverserai pas, la nuit sans toi. Mais on avance stagne recule, pour être sur le même monticule, la bosse malade. Sage. Gase. Agse. Sega. C’est plus fort que moi. Sage pour avoir un peu plus de lucidité, sentir que ce n’est pas du doute, du vieux, de la mélancolie. C’est du passé, du bien ancré, solide surdité, je me revois, abandonné. Silence. Un silence qui m’angoisse. Les draps sont secs, ce n’est pas ça, journal de bord, il est 16h37, et on annonce, une tempête. Journal, il est tôt, il est tard, il est maintenant, maintenant, je ne me satisfais pas. Encore il va falloir, y aller, partir, se ressentir…et voyager.
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