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Matthieu

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June 18

Bien avant

Un peu spécial pour une fois, mais lorsque les mots d’un autre sont si justes, il faut savoir s’éclipser, partir, ne rien écrire, prendre le temps de lire,

et se laisser pleurer.

 

« Bien avant qu'on se soit connu
Bien avant qu'on se soit parlé
Bien avant que je t’aie vu nue
Je savais déjà que je t'en voudrai

Bien avant qu'on se soit déçu
Bien avant qu'on soit des déchets
Bien avant ce goût de déjà vu
Je savais déjà qu'on y resterai

Que personne ne sortira d'ici
Que personne ne retiendra la nuit
Qu'on n’ira pas tous au paradis

Bien avant l'heure
de la cigüe
Bien avant l'heure
Des heures indues
Bien avant qu'on s'aime
Tu ne m'aimais plus.

Bien avant qu'on se soit brisé
Bien avant qu'on soit des vendus
Bien avant que je t'aie reniée
Je savais déjà qu'on était vaincu

Bien avant qu'on se soit cogné
Bien avant qu'on ait du vécu
Bien avant que tu te fasses soigner
Je savais déjà qu'on était perdu

Et que personne ne sortirait d'ici
et que personne ne retiendrait la nuit
qu’on n’ira pas tous au paradis

bien avant l'heure
de la cigüe
bien avant l'heure
des heures indues
Bien avant qu'on s'aime
tu ne m'aimais plus

Bien avant qu'on se soit perdu
Oui bien avant qu'on ait rien gagné
Bien avant les coups de massue
Je savais déjà tout ce que je sais

Bien avant qu'on soit des pendus
Bien avant qu'on soit des regrets
Bien avant que tout soit fichu
Je savais déjà
que tu t'en foutais.»

                                                                      

                                                                                                                      Benjamin Biolay

 
June 10

C Major

 

Pluie interminable, qui noie et inonde jusqu’au fleuve vert en bas de chez moi. Pluie incessante de juin, foule désespérée qui navigue sous le marasme d’un ciel cruel et oppressant.  Pluie sentimentale, qui ne laisse pas d’autre choix que d’aller chercher plus loin, au fond de soi, un peu de tendresse, de lumière chaude et de pâte d’amande. Ici nous savons que les jours heureux sont comptés, que chaque nuage de plus sous nos têtes est un soleil de moins sur nos peaux, et que bientôt, déjà, vont revenir les trottoirs sombres, le vent glacial et les mains rougeâtres. Il n’y a pas de compensation, l’injustice est inéluctable, les gris ternes et la bruine sauvage ne lâcheront rien, alors on peut voir sur chaque visage cette inquiétude pesante, le besoin de sentir un peu l’odeur du blé coupé, l’envie de revoir l’eau tiède et la crème solaire. Mais rien. Pour l’instant rien. Il n’y a qu’un pas à faire, quelques pièces à donner, pour partir, s’éloigner, et aller trouver ce que l’ici tient farouchement à nous refuser. Un peu de gaieté. Mais il faut attendre, savoir patienter, et traverser ces longues coulées d’eau fine, avant la saison d’hivernage, la poussière jaune, le riz en sauce et les peaux foncées. Il semble qu’ici, rien ne resplendit, il semble qu’ici, sur les nuages gris, le temps se maintient, se dilate, s’amuse à dormir. D’un sommeil de pluie.

Aujourd’hui en regardant les champs de colza, j’ai cru que tout devait s’éteindre. Pour de bon. Enfin.

Mais non. Rien.

Une seconde plus tard. Une éternité.

Rien n’avait changé.

Quelques petites gouttes bleues.

L’odeur du blé coupé.

Et contre mon front, avec une larme gelée…

Des cheveux blonds.

May 28

Pâle Septembre

 

On fait des choses et d’autres, le temps passe comme ça, à se désister, à détester, à attendre. Mieux. J’ai des images sereines, la sincérité, une odeur qui reste au fond, tout au fond, l’herbe coupée. Il n’y a pas de boissons qui piquent, pas de violence dans les mots, seulement cette idée de calme, d’éternité qui diffère. Les mélodies, elles sont en moi, elles me possèdent, je suis à leurs pieds. Les mélodies, elles me guident, me consolent, elles réparent, attristent encore plus. Les mélodies, depuis que j’ai quitté le monde bleu, les mélodies m’amusent, s’usent à me contenter, à me faire admettre, qu’il n’y a rien, qu’il n’y a que ce que je veux bien voir. Les mélodies et moi, quand c’est le calme plat, se chargent de remettre à jour mes féminités. Elles donnent au cœur, et à mes doigts, de quoi vivre un peu plus d’intensités. Les mélodies désenchantées…

Mais au fait, sur quoi je vais dormir, quand il n’y aura plus toi, quand on sera, et c’est certain, bien loin. Sur quoi je vais poser, mon envie d’aimer, de donner, de recevoir, d’être bien. Qu’est-ce que tu feras, quand tu n’auras plus, dans l’ombre de mes bras, les petits mots drôles, quand tu seras, avec un autre, sans moi. Il n’y aura rien. Aucun changement. Les mêmes innocences, les mêmes caresses tendres. Avec juste un souvenir, d’une seconde à peine, des anciens désirs. Et puis la vie qui reprendra, avec un autre, sans moi. Il n’y aura rien. Pas de beautés passées, pas de regrets. Aucune envie de repenser, les nouveaux plaisirs, bien mieux agencés. On n’apprend rien. On ne grandit pas. On ne fait que recommencer, les mêmes douleurs, les mêmes pertes, les mêmes redécouvertes. Sans rien à comprendre. Il n’y a pas de sens. Pas d’interprétation. Tout est sans raison. Juste par besoin, par envie de plaisir, par désir de donner, de recevoir. Juste pour être mieux à deux, que seul, face à la ville noire. Tu seras avec un autre, sans moi. Et moi…comme d’habitude moi, à écrire qu’avant me manque, qu’après me fait peur, que maintenant s’éternise…et à mes côtés, dans les plis d’une chemise, ton odeur passée…moi je ne serai même pas sublime dans la douleur, moi je n’aurai pas de chansons à composer…juste cette déception de plus, qui ne voudra pas passer…et une envie, de plus en plus grande, qui finira bien par arriver…pour de bon, pour l’essentiel, parce que trop c’est trop…tout arrêter.

May 19

On est passé à l'heure d'été

 

Et si on prenait le temps de s’attarder un peu, loin d’ici…

Regarder au ciel, s’émerveiller, et puis oser partir. Devant les rives du Rhône, sur ces bords que l’eau verte caresse, essayer de ressembler à un poisson. Un poisson qui se noie. Et ensuite, lorsque la lumière s’oublie, prendre la route d’une soirée sans audace, douceur douloureuse, et ramener jusqu’à soi l’ardeur des gens. Les voir tous agités, à préparer un peu de gaîté. Rester lointain, ne regarder que ce qu’il y a à laisser, conforter sa solitude. Il faut sourire encore un peu, tant que la nuit ne cache pas les souvenirs vivaces, la nostalgie des hommes étranges. Enfin se sentir partir, réellement, sentir les odeurs de grillade, l’herbe qui nage dans l’humide, le dernier chant d’une coccinelle. C’est que l’été transporte tellement, il n’arrange rien, avec ces mille propositions de vie. Il faut pourtant se détacher, savoir laisser sa place, devenir humble. Plus rien n’a d’importance, il faut oublier ces rives moqueuses qui chantent l’espoir. Une petite fourmi, ou plutôt non, un unique papillon de nuit, rejoint sa maison. Demain sera, Dieu seul sait comment, mais différent. Semblable, oui, ces brises légères se ressemblent, mais différent. Un sommeil léger, l’atmosphère mouillée des draps, et puis se lever pour aller au lac, boire un jus de fruit, regarder les vaguelettes faire semblant de dormir. Se rappeler, en écoutant une chanson qui parle d’îles, et puis voir dans les galets un sens qu’ils n’auront jamais. C’est l’été qui revient, inlassablement, c’est l’été qui n’abandonnera pas, et qui veut savoir, ce que je suis devenu, depuis un an. 

 
April 19

Les jours heureux

 

Aujourd’hui c’est le premier jour d’été. Fin avril, il n’y a eu, jusqu’à présent que le gris de la pluie, le froid sans partage. Mais aujourd’hui, journée ensoleillée, petit pull, le soir nous allons manger, une shawarma, ensemble, en amoureux. C’est tellement beau, au bord du lac, à regarder la lune pleine, le jet d’eau qui perd la raison, toi dans mes bras, sur un banc vert. Des touristes cherchent leur chemin, –je voudrais leur dire que je ne connais pas non plus le mien– il y a des petits moucherons, et le soir tombe. On se regarde, on s’aime je crois, rien ne presse, à part ce léger vent frais. Quelques pas, on rit de nos rires, on se serre fort, l’odeur des fleurs qui naissent ressemble à celle de ta peau…c’est beau. Envie de jouer des notes douces, au piano, de murmurer des vers jolis, sans trop d’importance, juste pour donner une maison à nos jours heureux. Car c’est bien cela. Avec ces mots, ce que l’on veut…donner une maison à nos jours heureux.

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